Friday, 28 November 2008

Dettes de sang en Albanie


Le Monde, 28 novembre 2008

Alfred, qui a 13 ans, vit enfermé dans sa maison depuis qu'il est enfant. Il ne peut pas sortir de chez lui, car il risque d'être tué à tout moment. Son père, qui était convoyeur de fonds, a été assassiné.

Pour le venger, son oncle a tué trois personnes qui avaient participé à cet assassinat. Il est en prison, où il purge une peine de quinze ans de réclusion pour cette raison. Mais cela ne suffit pas aux familles des trois personnes assassinées, qui ont décidé de se venger à leur tour en tuant Alfred.

Des histoires compliquées de ce genre, dont l'origine se perd parfois dans le passé, on en entendait beaucoup jeudi 27 novembre, sur France 2, dans un carnet de route du magazine "Envoyé spécial" consacré au kanun, le code d'honneur qui régit les dettes de sang en Albanie. La croyance populaire veut que l'âme d'un homme assassiné ne trouve pas le repos tant que son meurtrier n'a pas été tué. Si on ne trouve pas ce dernier, n'importe quel homme de sa famille fera l'affaire. Cela peut durer des générations, avec le principe multiplicateur que l'on devine.

Environ 1 500 enfants seraient visés par ces vendettas en cascade, qui touchent surtout le nord du pays. On trouve dans la capitale, Tirana, le quartier des emmurés, où se sont réfugiées les familles ainsi menacées. Celles qui ont assez d'argent font fuir à l'étranger, surtout en Allemagne, leurs rejetons mâles. Les autres se cloîtrent, derrière des murs et des barbelés.

Le kanun était interdit du temps du communisme. Il est revenu en force après la chute de ce dernier. C'est tout un système qui fonctionne ainsi, avec ses règles étranges. S'il n'y a plus d'homme pour venger l'honneur du clan, les femmes sont tenues d'y procéder après avoir prononcé le "serment des vierges". Il existe même un métier, celui de réconciliateur, qui consiste à essayer de demander le pardon de la famille offensée... C'est ce que tente de faire, sans succès, la famille de Pietri, âgé de 24 ans, qui vit reclus avec sa mère dans une maison de Tirana. "Quand tu restes enfermé, c'est comme si tu étais mort", dit-il. Sa mère voudrait lui faire quitter le pays, mais n'a pas assez d'argent pour cela. "Le kanun est au-dessus des lois. C'est le seul moyen d'obtenir justice, car l'Etat est beaucoup trop faible", explique un réconciliateur.

On suit les visites d'une religieuse, soeur Christina, qui s'est fixé pour tâche de mettre fin à ces pratiques. On la voit parler avec le père d'un enfant qui a été tué, pour une simple querelle de pêche, par un adolescent à peine plus âgé. Il serait prêt à pardonner, d'autant que ce dernier n'a que 15 ans, mais les autres membres de la famille le poussent à passer à l'acte. La pression est visiblement très forte. La religieuse parle. Il reste silencieux.

Dominique Dhombres

Source: Le Monde (journal); Site web Lemonde.fr: http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/11/28/dettes-de-sang-en-albanie-par-dominique-dhombres_1124495_3232.html

Wednesday, 26 November 2008

Mehmet Ali, l’Egyptien


Par Grégoire Cayé,

Mehmet Ali, ou le destin hors du commun d’un fils de marchand albanais de Kavala (actuelle Grèce, ancienne Macédoine ottomane) né en 1769, et dont l’ascension fulgurante le conduisit à faire vaciller la Sublime Porte.
Propulsé administrateur de l’Egypte ottomane par le Sultan au début du XIXème siècle, Mehmet Ali réussit brillamment à faire entrer le pays dans l’ère moderne et à étendre son pouvoir jusqu’aux confins de l’Afrique Noire et sur les possessions Levantines de l’Empire ottoman.
Tantôt décrié, tantôt adulé, Mehmet Ali « l’opportuniste », dont la route a croisé celle de Napoléon Bonaparte, sût de plus tirer profit de sa position de gouverneur pour menacer directement la puissance protectrice ottomane, « poisson pourrissant par la tête » depuis la mort de Soliman Le Magnifique.
Le long règne de Mehmet Ali (1805-1848), fondateur d’une dynastie qui régna en Egypte jusqu’à l’avènement de Nasser et du panarabisme, se confond par ailleurs avec l’arrivée en force des puissances occidentales dans l’Orient « compliqué », véritable nœud géostratégique guidant encore de nos jours les équilibres politiques mondiaux.

Cet article relate les faits marquants de la vie du « père » de l’Egypte moderne.

De Kavala à Aboukir :

Mehmet Ali est né en 1769 dans la ville de Kavala, sur les rives de la mer Egée. Ses parents étaient Albanais [1]. A ce titre, selon de nombreux journalistes occidentaux et de personnes l’ayant connu, il ne parlait couramment que la langue albanaise [2]. Il possédait de plus quelques notions avancées de turc [3].
Mehmet Ali était le fils d’Ibrahim Agha, marchand de tabac, et de Zainab Agha, fille de son oncle Husain Agha. Ce dernier était un homme important de part sa position d’« Ayan » de Kavala (Husain Agha ou Corbaci).
Mehmet Ali perdit rapidement son père et, fût donc éduqué par son oncle et ses cousins.
Plus tard, et afin de le récompenser de sa grande force de travail, son puissant oncle Corbaci lui donna le rang de « Bolukbashi » de Kavala, rang administratif et militaire voué à la collecte des impôts locaux. Après une carrière prometteuse dans cette fonction, Mehmet Ali obtint le grade de second commandant dans le Contingent Volontaire de Kavala commandé par son cousin Sarechesme Halil Agha.
A la même époque, Mehmet Ali se maria à la fille d’Ali Agha, Emine Nosratli, riche veuve d’Ali Bey (Sultan Mamelouk d’Egypte de 1760 à 1772).

En 1799, en sa qualité de second commandant du Contingent albanais de l’Armée ottomane, Mehmet Ali fût envoyé en Egypte afin de stopper les armées de Napoléon Bonaparte. Il débarqua le 14 juillet 1799 à Aboukir. Dépendante du contingent albanais et d’autres troupes hétérogènes, cette campagne s’acheva par la conquête du Soudan en 1820.
Suite au retrait français, Mehmet Ali prit le pouvoir en Egypte et, obligea le Sultan ottoman Selim III à le reconnaître Wali, ou gouverneur, de la province en 1805.

Il transforma par la suite l’Egypte en un pôle de pouvoir régional qu’il imagina comme le successeur naturel de l’Empire ottoman se délitant. Il résumait à l’époque sa vision de l’Egypte de la façon suivante : « Je suis bien au courant que l’Empire ottoman court à sa propre destruction…Sur ses ruines, je construirai un vaste royaume…jusqu’à l’Euphrate et au Tigre ».

Au sommet de son pouvoir, Mehmet Ali et les forces militaires de son fils Ibrahim Pasha menacèrent directement l’existence de l’Empire ottoman, avec comme but ultime de remplacer la maison d’Osman par sa propre dynastie. Finalement, l’intervention des Grandes Puissances empêcha les forces égyptiennes de marcher sur Istanbul et ainsi, le pouvoir de sa dynastie fût limité à l’Afrique. Mehmet Ali avait conquis le Soudan dans la première partie de son règne et, ce contrôle égyptien fût consolidé et étendu sous ses successeurs, plus précisément sous le règne d’Ismail Ier, fils d’Ibrahim Pasha.


La conquête du pouvoir :

En 1798, Napoléon envahit la province ottomane d’Egypte et détruisit l’armée des Mamelouks lors de la bataille des Pyramides (21 juillet 1798). L’objectif militaire immédiat de l’expédition française était alors de couper les routes de communication britanniques vers les Indes. La destruction de la flotte française par les Britanniques lors de la bataille du Nil (1er et 2 août 1798), près d’Alexandrie, anéantit les ambitions égyptiennes de Napoléon.
Malgré cela, le reste de la force expéditionnaire française occupa l’Egypte, non sans grandes difficultés, pendant trois années. L’occupation française prit fin en 1801 par l’action coordonnée d’une expédition composée de Britanniques et d’Ottomans.
Les divisions politiques et ethniques dans les rangs ottomans empêchèrent ces derniers de conserver le pouvoir en Egypte. Les salaires impayés dans l’armée ottomane poussèrent notamment les militaires à se mutiner et à verser dans le banditisme. En ajoutant à cela la mise à l’écart du pouvoir des Mamelouks et le retrait français, l’Egypte fût alors confrontée à une vacance du pouvoir.

C’est alors que Mehmet Ali, jeune officier de l’armée ottomane (second commandant du contingent albanais de son oncle Sarechesme Halil Agha) envoyé à l’assaut de l’expédition française en 1799, en profita pour combler cette vacance du pouvoir en établissant un base de pouvoir locale composée de chefs de villages, de clercs, et de riches marchants du Caire. En l’absence de quiconque capable de tenir correctement le pouvoir, Mehmet Ali fût reconnu Wali d’Egypte par la Porte en 1805 et ce, en échange de sa loyauté.

Mehmet Ali consacra ses premières années de pouvoir à combattre les tentatives destinées à le renverser et, étendit son autorité personnelle sur toute l’Egypte. L’un des épisodes les plus sombres de son règne intervint quand il décida d’écraser le pouvoir des Mamelouks par le massacre de leurs chefs. Ayant cherché à user les Mamelouks pendant des années de raids meurtriers et d’escarmouches, il décida d’inviter leurs émirs en 1811 afin de fêter la nomination de son fils Tusun Pasha à la tête de l’armée devant être envoyée combattre la rébellion wahhabite en Arabie. Il profita alors de cette occasion pour piéger et faire massacrer les émirs Mamelouks par les artilleurs de Tusun Pasha au cœur même de la Citadelle du Caire. Cet épisode sanglant reste ainsi connu sous le nom de « Massacre de la Citadelle ». Suite à ce massacre, le corps de l’un des chefs Mamelouks, Siam Bey, fût traîné dans les rues du Caire comme exemple du sort réservé à quiconque chercherait à menacer le pouvoir du Gouverneur.


Industrialisation et modernisation :

Afin de pallier aux dépenses permanentes engendrées par la réforme militaire, Mehmet Ali décida de réorienter l’économie égyptienne autour de la culture et de la production de coton. La culture du coton demeurait en effet une importante source de revenus du fait de la demande croissante des manufacturiers britanniques. Mehmet Ali obligea ainsi les agriculteurs égyptiens à se focaliser sur cette production.
Par le biais de cette réforme économique majeure, Mehmet Ali en profita pour transformer cette production nationale de coton en un monopole personnel, en achetant lui-même la production et en la revendant au prix fort aux manufacturiers britanniques.
Il tenta par ailleurs de développer l’industrie textile sur la base de la production de coton mais sans succès.

Les besoins militaires alimentèrent d’autres projets de modernisation tels que des écoles, des hôpitaux, des routes et des canaux, des entreprises destinées à la fabrication d’uniformes et de munitions, ainsi que des chantiers navals à Alexandrie (et ce, malgré l’export massif de bois vers l’étranger).
Au même titre, Mehmet Ali institua la conscription des paysans, obligeant même ces derniers à accomplir des corvées de travail au bénéfice de ses usines et projets industriels. Néanmoins, la paysannerie tenta d’échapper à ces conscriptions en prenant fuite, parfois jusqu’en Syrie. De nombreux paysans se mutilèrent afin de se rendre inaptes au combat. Les voies les plus fréquentes d’auto-mutilation furent notamment l’éborgnement à la mort aux rats ou encore l’amputation d’un doigt de la main droite afin de ne pas être en mesure de tirer au fusil.

La rébellion contre le Sultan :

Mehmet Ali voyait le Soudan comme une extension de l’Egypte en eau, en terres et en ressources, notamment pour l’or et les esclaves. Ainsi, en 1820, il ordonna une campagne afin de conquérir et occuper le Soudan. Ses troupes atteignirent le pays en 1821 et durent faire face à une solide résistance. Néanmoins, la suprématie des troupes égyptiennes et leurs armes à feu assurèrent la conquête du pays. Mehmet Ali disposait dès lors d’un avant-poste duquel il pouvait se projeter vers la source du Nil en Ethiopie et en Ouganda. Les portes de l’Afrique Noire lui étaient dès lors ouvertes. Son administration captura de nombreux esclaves dans les montagnes de Nubie, qui furent incorporés au sein d’un régiment à pied connu sous le nom de Gihadiya. Le règne de Mehmet Ali et de ses successeurs (jusqu’à l’accession au pouvoir d’Ismail Pasha) sur le Soudan reste connu dans le pays pour sa brutalité.

En 1824, le Sultan ottoman fît appel à Mehmet Ali, afin de l’épauler pour mater une importante rébellion ayant lieu dans les provinces grecques de l’Empire. Mehmet Ali envoya ainsi sa flotte et 17 000 hommes sous le commandement de son fils Ibrahim Pasha. Face aux Ottomans, la France, la Grande-Bretagne et la Russie intervinrent pour protéger les Grecs. Le 20 octobre 1827, la flotte égyptienne (sous commandement du représentant ottoman Muharram Bey) fût coulée par celle des Alliés (sous le commandement de l’Amiral Edward Codrington) à Navarino. Si la Porte n’était pas la moins préparée à cette confrontation, Mehmet Ali n’en était pas plus préparé à la perte de sa puissante marine. En compensation, il réclama au Sultan de lui céder le territoire de Syrie. Les Ottomans restèrent indifférents à cette requête, le Sultan se demandant alors ce qu’il adviendrait si la Syrie était cédée et que par la suite Mehmet Ali était déposé. L’ennemi ne pourrait-il pas ainsi se servir de la Syrie comme tremplin à une invasion de l’Egypte sans protection ? [4]
Néanmoins et malgré ces arguments, Mehmet Ali ne pouvait tolérer cette indifférence ottomane. L’engrenage de la conquête de la Syrie était désormais en mouvement.

A l’image de nombreux gouvernants de l’Egypte l’ayant précédé, Mehmet Ali était en effet désireux de contrôler le Levant (Bilad-al-Sham) et ce, à la fois pour sa valeur stratégique et pour ses riches ressources naturelles. Il ne s’agissait pas chez lui d’une envie soudaine mais plutôt d’un but poursuivi depuis son arrivée en Egypte. Non seulement la Syrie possédait des ressources naturelles abondantes, mais elle disposait aussi d’une communauté d’échanges prospère grâce aux marchés développés du Levant. De plus, la Syrie serait un marché captif pour les biens désormais produits en Egypte. Enfin, la Syrie demeurait probablement le territoire le plus désirable stratégiquement en ce qu’il constituait un Etat-tampon entre l’Egypte et le Sultan.

Une nouvelle flotte fût construite, une nouvelle armée fût levée. Le 31 octobre 1831 débuta l’invasion de la Syrie par l’Egypte, sous le commandement du fils aîné de Mehmet Ali, Ibrahim Pasha. Il s’agissait alors de la première Guerre turco-égyptienne.
En gage de crédibilité vis-à-vis de la communauté occidentale, un prétexte demeurait vital pour l’invasion de la Syrie. L’excuse pour l’expédition fût celle d’une soi-disant querelle avec Abdullah Pasha d’Acre. En effet, Mehmet Ali prétendit que 6000 fellahin avaient fui à Acre (Syrie) afin d’échapper aux corvées et aux taxes. Il y entreprendrait ainsi une expédition afin de récupérer son dû [5].

Les Egyptiens envahirent facilement la Syrie, n’opposant qu’une faible résistance. La ville d’Acre tomba après un siège de six mois qui dura du 3 novembre 1831 au 27 mai 1832.
L’armée égyptienne marcha ensuite sur l’Anatolie. Lors de la bataille de Konya (21 décembre 1832), Ibrahim Pasha battit lourdement l’armée ottomane dirigée par le Grand Vizir Reshid Pasha. Il n’y avait donc plus aucun obstacle entre les forces d’Ibrahim et Istanbul. Le but de Mehmet Ali demeurait dès lors de déposer le Sultan Ottoman Mahmud II et de le remplacer par son fils, Abdülmecid.

Menacé, le Sultan Mahmud II accepta une offre russe d’appui militaire, provoquant alors la consternation des gouvernements britannique et français. La Russie proposa une solution négociée en 1833 sous le nom de Convention de Kutahya [6]. Les termes de la paix étaient les suivants : Mehmet Ali retirait ses forces d’Anatolie et recevait en compensation les territoires de Crète (connue alors sous le nom de Candie) et le Hijaz (région du nord-ouest de l’actuelle Arabie Saoudite comprenant notamment la ville sainte de La Mecque). Enfin, Ibrahim Pasha serait nommé gouverneur de Syrie.

En 1839, Mehmet Ali, non content de la souveraineté partielle exercée sur la Syrie, repartit en guerre contre les forces du Sultan. Mahmud II ordonna alors à ses troupes d’avancer sur la frontière syrienne et, fût battu par Ibrahim lors de la bataille de Nezib (24 juin 1839) près d’Urfa. Venant en écho de la défaite ottomane de Konya, cette bataille rendait de nouveau Istanbul vulnérable face aux forces de Mehmet Ali.
Mahmud II mourut juste après la bataille de Nezib et fût alors remplacé par son fils Abdülmecid. C’est alors que Mehmet Ali et son fils Ibrahim commencèrent à discuter de la voie à suivre : Ibrahim voulait conquérir Istanbul et demander le siège impérial alors que Mehmet Ali était plutôt enclin à demander de simples concessions territoriales ainsi qu’une plus large autonomie politique pour lui et sa famille.
Le 15 juillet 1840, la Grande-Bretagne, l’Autriche, la Russie et la Prusse signèrent la Convention de Londres, qui garantissait le gouvernement héréditaire de Mehmet Ali sur l’Egypte et, l’administration à vie du protectorat d’Acre en échange du retrait de ses troupes du territoire syrien et des régions côtières du Mont Liban. Mehmet Ali refusa ces termes et, malgré l’opposition de la France, une coalition militaire européenne intervint sur place plusieurs semaines plus tard.

Après que les navires britanniques et autrichiens aient bloqué le delta du Nil, bombardé Beyrouth (11 septembre 1840), et après la capitulation d’Acre (3 novembre 1840), Mehmet Ali finit par accepter les termes de la Convention de Londres le 27 novembre 1840. Il renonçait ainsi à ses prétentions sur la Crète et le Hijaz et, réduisait sa flotte et son armée (à hauteur de 18000 hommes). En échange, il pouvait donc jouir, lui et ses descendants, d’une souveraineté héréditaire sur l’Egypte et le Soudan, ce qui représentait un statut sans précédent pour un vice-roi ottoman.
Au-delà du règlement du conflit turco-égyptien, la Convention de Londres représentait, de par ses termes et ses conséquences, les prémices de l’établissement politique moderne des forces européennes au Proche-Orient.

Néanmoins, après 1843, Mehmet Ali commença à lentement tomber dans la paranoïa. Les raisons de celles-ci sont discutées entre des problèmes de santé (sénilité, effets du nitrate d’argent qu’il s’était vu prescrire pour soigner une attaque de dysenterie [7]) et des problèmes politiques, du fait notamment des conséquences de la débâcle syrienne et du traité de Balta Liman ayant obligé le gouvernement égyptien à abolir les barrières à l’importation et donc par la-même les monopoles exercés sur la production.

En 1844, la dette de l’Etat égyptien s’élevait à plus de 80 millions de francs. Craignant la réaction de Mehmet Ali et donc pour sa propre vie, le ministre des finances Sherif Pasha approcha tout d’abord le fils Ibrahim avec un rapport et un plan de crise. Ibrahim Pasha craignait aussi la réaction de son père et décida de faire annoncer la mauvaise nouvelle par sa fille favorite. Malgré ces efforts, la colère de Mehmet Ali dépassa les espérances. Il mit plus de six jours à s’en remettre.

En 1846, alors qu’Ibrahim était envoyé en Italie pour un traitement thermal destiné à soigner des rhumatismes et une tuberculose, Mehmet Ali se rendit à Istanbul. Il approcha alors le Sultan sur un ton pacifique et lui exprima ses peurs par cette phrase : « Mon fils Ibrahim est vieux et malade, Abbas est indolent. Comment mes enfants vont-ils alors pouvoir conserver l’Egypte ? [8] ».
Après s’être assuré de la souveraineté héréditaire de sa famille sur l’Egypte par le Sultan, Mehmet Ali gouverna jusqu’en 1848. Au-delà de cette date, sa sénilité l’en empêcha complètement.

C’est ainsi que son fils et héritier Ibrahim n’eût pas d’autre choix que de se rendre à Istanbul afin de demander au Sultan de le reconnaître souverain d’Egypte et du Soudan et ce, en dépit du fait que son père était toujours en vie. Néanmoins, rongé par la fièvre et la culpabilité, Ibrahim fût pris de violentes douleurs et hallucinations dans le bateau le ramenant en Egypte.
Il survécut au voyage mais mourut six mois plus tard. Son neveu Abbas Ier (fils de Tosun) lui succéda.
Mehmet Ali, devenu tellement malade et sénile, ne fût même pas en mesure d’être informé du décès de son fils. Il mourut plusieurs mois de souffrances plus tard, 2 août 1849. Il fût enterré dans l’imposante mosquée qu’il avait fait lui-même construire dans la Citadelle du Caire.


L’immédiate réaction à son décès fût marquée par l’ignorance de son petit-fils et successeur Abbas Ier, n’ayant jamais éprouvé une réelle admiration pour son grand-père.

Témoin de cette réaction d’indifférence, John Murray, Conseiller britannique de l’époque, a écrit :
« …la cérémonie des funérailles fût misérable ; le Consul ne fût pas invité à y assister et, ni les magasins ni les établissements publics ne furent fermés – pour résumé, l’impression générale prévalant est qu’Abbas Pasha a montré un manque coupable de respect à la mémoire de son illustre grand-père et ce, en autorisant que ses obsèques soient organisées d’une si triste manière et n’y assistant pas personnellement…l’attachement et la vénération de toutes classes de la société égyptienne pour le nom de Mehmet Ali méritaient des obsèques plus dignes que pour n’importe quel autre dirigeant et donc, que celles rendues par son successeur. Les plus vieux habitants se souviennent et parlent du chaos et de l’anarchie desquels Mehmet Ali au sauvé le pays ; les plus jeunes comparent son règne énergique avec le gouvernement capricieux et vacillant de son successeur ; toutes les catégories, que ce soit les Turcs ou les Arabes, ne le ressentent pas seulement, mais n’hésitent pas à dire ouvertement que la prospérité de l’Egypte a disparu avec Mehmet Ali. En vérité mon cher il ne peut être nié que, malgré ses fautes, Mehmet Ali était un grand homme » [9].


Mehmet Ali est titulaire de la Grande Croix de la Légion d’Honneur.


Notes de bas de page :
[1] Albert Hourani et al., The Modern Middle East: A Reader, (University of California Press: 2004), p.71
Warren Isham; George Duffield; Warren Parsons Isham; D Bethune Duffield; Gilbert Hathaway (1858). Travels in the two hemispheres, or, Gleanings of a European tour. Doughty, Straw, University of Michigan, p.70 - 80.
Samuel Shelburne Robison (1942). History of Naval Tactics from 1530 to 1930:The Evolution of Tactical Maxims. The U.S. Naval Institute, p.546.
William Wing Loring (1884). "(full text) A Confederate Soldier in Egypt" p.28. Dodd, Mead & company.
George Duffield, Divie Bethune Duffield, Gilbert Hathaway (1857). Magazine of Travel: A Work Devoted to Original Travels, in Various Countries, Both of the Old and the new. H. Barns, Tribune Office, p.79.
William Stadiem (1991). Too Rich: The High Life and Tragic Death of King Farouk. Carroll & Graf Pub (New York).
[2] Hassan Hassan (2000). In The House of Muhammad Ali. American University in Cairo Press.
[3] Arthur Goldschmidt (2001). A Concise History of the Middle East: Seventh Edition. Westview Press, p.195.
[4] Bahr Barra, Jamad I 1243/1828
[5] Afaf Lutfi al-Sayyid Marsot, Egypt in the reign of Muhammad AliUniversity of Cambridge, 1983
[6] Charles Kupchan (2001). Power in Transition: The Peaceful Change of International Order. United Nations University Press, 117.
[7] "...the silver nitrate his doctors gave him earlier to cure his dysentery was taking its toll...",Afaf Lutfi as-Sayyid Marsot, Egypt in the reign of Muhammad Ali,Chapter 11, page 255; Cambridge Press, 1983
[8] Nubar Pasha,Memoirs, p.63
[9] F.O. 78/804. Murray to Palmerston, September 1849
Références:
•Article Wikipedia (en anglais) intitulé « Muhammad Ali of Egypt », http://en.wikipedia.org/wiki/Muhammad_Ali_of_Egypt
•Cet article contient des textes de la onzième édition de l’Encyclopaedia Britannica, publication désormais dans le domaine public.
•Fahmy, Khaled. 1997. All The Pasha's Men: Mehmed Ali, his army and the making of modern Egypt. New York: American University in Cairo Press. ISBN 977-424-696-9
•Fahmy, Khaled. 1998. "The era of Muhammad 'Ali Pasha, 1805-1848" in The Cambridge History of Egypt: Modern Egypt, from 1517 to the end of the twentieth century. M.W. Daly, ed. Pp. 139-179, Vol. 2. Cambridge: Cambridge University Press. ISBN 0-521-47211-3
•Hourani, Albert. 2002. A History of the Arab Peoples. London: Faber and Faber. ISBN 0-446-39392-4
•al-Jabarti, Abd al-Rahman. 1994. 'Abd al-Rahman al-Jabarti's History of Egypt. 4 vols. T. Philipp and M. Perlmann, translators. Stuttgart: Franz Steiner Verlag. ISBN 3-515-05756-0
•Vatikiotis, P.J. 1991. The History of Modern Egypt: From Muhammad Ali to Mubarak. Baltimore: The Johns Hopkins University Press. ISBN 0-8018-4215-8

Quand Paris négociait avec Radovan Karadzic et Ratko Mladic



Yahoo Actualités avec Reuters - Mardi 25 novembre 2008

La France a mené en 1995 des négociations secrètes avec les responsables serbes de Bosnie Radovan Karadzic et Ratko Mladic pour faire libérer deux pilotes retenus prisonniers, ont dit l'ex-ministre de l'Intérieur Charles Pasqua et son homme de confiance Jean-Charles Marchiani.

A la 20e audience du procès des ventes d'armes à l'Angola, où ils sont jugés avec 40 autres personnes, ils ont assuré que Jacques Chirac, alors président de la République, leur avait confié en septembre 1995 une mission secrète.

Selon eux, il leur fit remettre par le secrétaire général de l'Elysée de l'époque, Dominique de Villepin, "900.000 à un million de francs" (150.000 euros) en espèces, sur les "fonds secrets" en liquide de la présidence de la République.

"Des fonds spéciaux m'ont été remis par M. Dominique de Villepin, j'ai remis ces fonds à M. Marchiani pour qu'il effectue un premier déplacement", a dit Charles Pasqua.

Il a fourni au tribunal un mémoire écrit qu'il avait alors donné à Jacques Chirac. Lors des discussions, Radovan Karadzic a "fait monter les enchères" et réclamé un prêt bancaire d'un milliard de francs (150 millions d'euros) en contrepartie de la libération des pilotes, a dit Jean-Charles Marchiani.

Les prévenus n'ont rien dit du résultat de la négociation. Les deux pilotes étaient prisonniers depuis que leur avion avait été abattu le 30 août 1995 au-dessus de la Bosnie. Ils furent libérés finalement le 12 décembre.

Poursuivi pour génocide pendant la guerre de Bosnie (1992-1995), Radovan Karadzic, ancien leader politique des Serbes de Bosnie, a été arrêté en juillet à Belgrade puis transféré aux Pays-Bas pour être jugé par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie. Ratko Mladic, son ex-chef d'état-major, est toujours en fuite.

"L'OPÉRATION DU SAINT-ESPRIT" ?

Au tribunal, Charles Pasqua et Jean-Charles Marchiani s'attribuant le mérite de la libération des deux pilotes, y ont associé le milliardaire israélien d'origine russe Arcady Gaydamak, auteur des ventes d'armes à l'Angola en 1993-1998. En fuite en Israël, ce dernier est jugé en son absence.

Présenté dans des notes du renseignement français lues à l'audience comme membre de la mafia russe, cet homme aurait eu selon le tandem Pasqua-Marchiani un rôle "déterminant" dans les négociations avec les Serbes de Bosnie.

En travaillant avec eux, il aurait permis de faire intervenir les services secrets russes et dépensé personnellement plusieurs millions de francs. C'est pourquoi il a reçu, sur proposition de l'Elysée, l'Ordre national du mérite en mai 1996, ont expliqué Pasqua et Marchiani.

L'accusation soutient que le tandem Marchiani-Pasqua n'a eu aucun rôle. Selon le parquet, Arcady Gaydamak a "acheté" sa décoration, gage de respectabilité, en versant 228.673 euros à une association de Charles Pasqua, France-Afrique-Orient. Ce paiement a été découvert par l'enquête.

Curiosité relevée par l'accusation, la décoration a été remise à Gaydamak au titre du ministère de l'Agriculture, en raison de supposés mérites dans l'exportation de viande. "L'application d'une règle simple des services de renseignement: 'keep your secret secret'", a expliqué Charles Pasqua.

Jean-Charles Marchiani a expliqué avoir pu entrer en contact, via les Russes, avec Radovan Karadzic et Ratko Mladic.

"Le blocage venait du général Mladic. Il voulait absolument un signe de reconnaissance internationale officielle", a-t-il expliqué. Après plusieurs voyages et l'intervention d'un général français en retraite, Pierre Gallois, auprès de Ratko Mladic, l'affaire s'est débloquée, a raconté Marchiani.

Les otages ont été remis à un autre général, Jean-Philippe Douin, à la frontière entre Bosnie et Serbie. Jean-Charles Marchiani, présent, a pris place dans l'avion du retour.

A l'instruction, le général Douin et l'ex-ministre des Affaires étrangères Alain Juppé ont dit n'avoir jamais entendu parler d'une mission Marchiani-Pasqua.

"La vraie question est de savoir si vous avez eu un rôle", a demandé le président du tribunal à Jean-Charles Marchiani. "Si les pilotes ont été libérés par l'opération du Saint-Esprit, rendons grâce au Saint-Esprit", a-t-il répondu.

Le procès se poursuit ce mercredi 26 novembre.

Thierry Lévêque, édité par Gilles Trequesser.

Source: Yahoo Actualités avec Reuters.
URL: http://fr.news.yahoo.com/4/20081125/tts-france-justice-angola-karadzic-ca02f96.html

Wednesday, 19 November 2008

Coup de froid entre la Serbie et la Croatie, sur fond de vieilles blessures


Mercredi 19 novembre,
AFP

Les blessures des guerres des années 90 se sont rouvertes entre la Serbie et la Croatie et les relations entre les deux pays, qui se tournent vers la Cour internationale de justice (CIJ) pour régler leur différend, sont maintenant au plus bas.
Quelques heures à peine après que la CIJ eut déclaré recevable, mardi, une plainte pour génocide déposée par Zagreb contre la Serbie pour son rôle pendant la guerre de 1991-1995, Belgrade ripostait.
Le ministre serbe des Affaires étrangères, Vuk Jeremic, a annoncé mardi soir que Belgrade allait également porter plainte contre la Croatie.
Cela "donnera (à la Croatie) l'occasion de répondre à (nos) accusations pour crimes de guerre et nettoyage ethnique" perpétrés contre la minorité serbe en Croatie pendant le conflit, a déclaré le ministre.
La proclamation par la Croatie de son indépendance envers la Yougoslavie, en 1991, a été suivie d'un conflit impitoyable entre les forces de Zagreb et des sécessionnistes serbes de Croatie appuyés par l'armée fédérale yougoslave.
Le président croate, Stipe Mesic, a déclaré que la Serbie commettrait une "erreur" si elle portait plainte à son tour devant la CIJ.
Pour lui, "il faut punir tous ceux qui ont commis des crimes de guerre" dans les deux camps.
"La Croatie fait ça (...) et a aussi livré au Tribunal pénal international (TPI) pour l'ex-Yougoslavie tous les suspects", a-t-il conclu, faisant allusion au fait que la communauté internationale réclame toujours de Belgrade l'arrestation notamment de l'ancien chef militaire des Serbes de Bosnie, Ratko Mladic. Belgrade assure toutefois ne pas savoir où se trouve le militaire et tout faire pour le retrouver.
"La Serbie doit affronter son passé. Nous sommes orientés vers notre avenir européen et notre position est déjà connue", a déclaré aussi à l'AFP le porte-parole du ministère croate des Affaires étrangères, Mario Dragun.
La Croatie, a-t-il ajouté, n'entend pas entretenir la polémique avec la Serbie.
Tous les pays de la région, sur lesquels planent encore les traumatismes des guerres des années 90, ont en commun de vouloir rejoindre l'Union européenne.
La Serbie, en tant que pays aspirant à l'UE, "est consciente, à moyen et long terme, de l'obligation d'entretenir des relations de bon voisinage", souligne une source diplomatique.
La Croatie, tout comme la Serbie, devrait plutôt se préoccuper de la "réconciliation, et de notre avenir européen", a reconnu lui-même M. Jeremic.
Zagreb espère adhérer à l'UE fin 2011 et Belgrade souhaite obtenir le statut de candidat à l'Union en 2009.
Il n'en reste pas moins que la plainte croate et la contre-plainte serbe devant la CIJ risquent d'entraver les relations entre les deux pays pendant plusieurs années.
Le responsable de l'équipe de juristes serbes représentant Belgrade à la CIJ, Tibor Varadi, déplorait mercredi dans le quotidien Vecernje novosti que la Serbie et la Croatie n'aient pu s'entendre pour régler leur différend en dehors de la procédure de la Cour.
"Si la Croatie prenait une initiative dans ce sens, je suis persuadé que la partie serbe serait disposée" à accepter une telle solution, a-t-il affirmé.
Les relations bilatérales n'ont jamais été aussi mauvaises depuis la chute de Slobodan Milosevic, à l'automne 2000.
La Serbie et la Croatie devraient, chacune de leur côté, "affronter leur propre passé, qui n'est pas glorieux. Beaucoup de choses ont été commises qui n'appartiennent pas à la conduite d'un Etat civilisé", estime Sasa Popov, un analyste de l'Initiative Igman, qui regroupe plusieurs ONG des Balkans.

Source: Yahoo News avec AFP.
URL: http://fr.news.yahoo.com/2/20081119/twl-coup-de-froid-entre-la-serbie-et-la-c99dde2.html

Wednesday, 12 November 2008

L’histoire de la Bosnie-Herzégovine ou l’histoire d’un pays marqué par la lutte continuelle des influences intra-européennes .


Par Grégoire Cayé,

Introduction au mémoire "De Dayton à Bruxelles: le dilemme bosnien" réalisé sous la supervision de Catherine Durandin. Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS, Paris), septembre 2006.

« L’ancienne perle de l’Empire ottoman est sur la ligne de fracture entre l’Europe orientale et occidentale » [1] .

Cette phrase d’Albert Bordeaux tirée d’un article dudit journaliste intitulé « Sarajevo 1904 avant l’apocalypse » [2] - article traçant un tableau enchanteur de Sarajevo (du turc Seraïevo ou Bosna-Seraï « palais de la Bosna ») à l’époque austro-hongroise,seule époque (1878-1918) où la Bosnie multiculturelle ait jamais existé- est tout à fait évocatrice de la riche histoire bosnienne [3] parsemée de drames et d’instabilités, mais aussi marquée par le développement d’une civilisation spécifique combinant de nombreux héritages (quatre religions monothéistes) et influences (romaine,slave, turque, autrichienne) au sein d’une zone géographique limitée et se situant au cœur de la fracture historique continuelle ayant teinté l’histoire européenne, de Théodose le Romain à Christian Schwartz-Schilling, en passant par Soliman le Magnifique , François Ferdinand ou encore les moins glorieux chefs de guerre Ratko Mladic et Radovan Karadzic.

L’histoire de la Bosnie-Herzégovine, Etat déclaré « européen » lors du Congrès de Berlin de 1878 et dont l’avenir semble être promis aux institutions bruxelloises, reflète fondamentalement celle de l’Europe, en ce que le pays bosnien, la Bosnie et l’Herzégovine, se situe géographiquement dans une zone où l’histoire européenne et sa géopolitique se sont construites au fil des temps.
En effet, et ceci dans une continuité historique pour le moins troublante, la Bosnie-Herzégovine est en quelque sorte une victime géographique de l’évolution des luttes stratégiques intra-européennes en ce qu’elle a vécu progressivement sur son territoire :

-la première fracture politique européenne, à savoir celle de l’Empire romain (l’Empire romain demeurant la première réelle construction politique européenne) par la division théodosienne de 395 traversant le territoire bosnien;

-la fracture de l’esprit européen, à savoir la division de l’Eglise chrétienne en deux églises d’Orient et d’Occident (schisme de 1054), conséquence prévisible de la division romaine ayant eu lieu quelques siècles auparavant et, conséquence tenant lieu et place de manière symptomatique sur le territoire bosnien où les Eglises de Rome et de Constantinople s’affrontèrent (sans succès) pour imposer leurs dogmes aux marches de leurs zones d’influence respectives;

-la première guerre civilisationnelle européenne en ce qu’au début du XVème siècle, l’actuelle frontière croato-bosniaque (rivières Una et Sava) a servi de rempart à l’Europe chrétienne contre l’invasion ottomane;

-la première crise européenne à retentissement universel, en ce que la Première Guerre Mondiale a commencé le 28 juin 1914 à Sarajevo par l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand ayant mis le feu aux poudres des puissances européennes.
En réalité, depuis le Congrès de Berlin de 1878, deux puissances européennes antagonistes (Autriche-Hongrie et Russie) s’affrontaient dans une guerre d’influence (globalisée par la constitution de deux alliances opposées en Europe [4]) ayant pour but le partage des restes balkaniques d’un Empire ottoman, « poisson pourrissant par la tête » depuis la mort de Soliman (1566). Ce conflit d’alliances a notamment instrumentalisé un affrontement local entre la Bosnie-Herzégovine (annexée par l’Autriche-Hongrie à l’Empire ottoman en 1908) et la Serbie (indépendante depuis 1830 et fortement influencée par les desseins russes dans la région reposant sur un panslavisme protecteur) dont les germes semés ont ainsi produit en l’espace d’un siècle le conflit le plus meurtrier de l’histoire européenne depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le conflit serbo-bosniaque (1992-1995), conflit devant lequel la diplomatie européenne sans existence réelle ne pourra alors que constater les dégâts d’une histoire produite par ses ancêtres et, préférera s’en remettre sournoisement à une idée des Balkans « poudrière » inextricable peuplée d’hommes et de femmes génétiquement haineux et antipathiques, plutôt que de regarder le baril de poudre sur lequel elle était elle-même assise;

- le territoire bosnien aura ensuite été le théâtre du conflit des totalitarismes européens symbolisé par le bastion d‘Herzégovine d’où Josip Broz dit Tito partira combattre les forces de l’Axe, et par la ville bosnienne de Jajce où ce dernier proclama officieusement la création de la future Fédération de Yougoslavie;

- le théâtre de la Guerre Froide, guerre mondiale mais concernant en premier lieu l’Europe du rideau de fer, frontière entre les deux Blocs et au sein de laquelle la Bosnie-Herzégovine constitua une partie fédérée du pays yougoslave non aligné, zone tampon entre les deux mondes antagonistes suivant l’idée de Jacques Rupnik [5] .

Finalement, le dernier soubresaut de l’histoire bosnienne- à savoir la guerre ayant ravagé le pays entre 1992 et 1995 et symbolisé par l’urbicide [6] de Sarajevo- palais de la Bosna, si chère à Albert Bordeaux, aimant son image multicolore, multiculturelle et son parfum surrané de 1904- rompt le parallélisme des histoires européenne et bosnienne ou plutôt, maintient cette analogie en ce que pour cet épisode, la Bosnie-Herzégovine fût liée à l’Europe par la passivité de cette dernière ne considérant plus la zone comme « tampon » mais plutôt comme fracture réelle de l’identité européenne où les puissances européennes se devaient de lutter pour un intérêt tout autre, celui de la non-intervention.

Ainsi, cette continuité historique relevée dans le rapport entre l’histoire européenne et l’histoire chaotique de la Bosnie-Herzégovine permet de justifier au plus au point le caractère européen de la Bosnie et donc de surcroît, son destin européen passant aujourd’hui par une intégration à terme de celle-ci dans l’Union européenne.

Néanmoins, le constat actuel est celui d’un pays ruiné par une dernière guerre (1992-1995) ayant eu un impact important sur l’économie et qui, malgré l’aide apportée par l’Union européenne depuis 1992 (aide humanitaire suivie rapidement par les programmes communautaires) concrétisée aujourd’hui par le programme CARDS issu du Pacte de stabilité pour l’Europe du Sud-Est (sommet européen de Cologne de 1999) peine à relever un pays dont le taux de chômage avoisine les 45%.
Plus grave encore, la Bosnie-Herzégovine demeure aujourd’hui un « fell state », Etat « failli » au milieu de l’Europe en ce que le pays est divisé en deux entités antinomiques (Fédération de Bosnie-Herzégovine et Republika Srpska) issues de l’accord de Dayton de 1995, pax americana ayant plus arrêté et entériné l’épuration ethnique que réglé l’avenir de la Bosnie-Herzégovine.

Il en résulte que la Bosnie-Herzégovine est aujourd’hui marquée par l’absence d’un Etat central viable et, demeure donc un protectorat international (ONU remplacée en 2007 par l’Union européenne), statut handicapant dans l’optique européenne mais qui ne trouvera de parade étatique interne que lorsque Serbes et Bosniaques musulmans seront réconciliés et capables de vivre ensemble dans un Etat unique propice aux réformes économiques et à la reprise de celle-ci.

Le travail important réalisé par l’Union européenne dans la région et plus particulièrement en Bosnie-Herzégovine est notable néanmoins, mais, malgré l’importante aide économique apportée par Bruxelles, l’argent semble dérisoire au regard du travail mémoriel à accomplir dans ce pays aux treize gouvernements et où les trois enfants, Croate, Serbe et Bosniaque musulman n’ont pas les mêmes livres d’histoire…[7]

Pour conclure ces prolégomènes relatifs à la problématique historique bosnienne au sein de l’Europe et ouvrir sur l’épineux problème de l’identité bosnienne, reportons nous aux commentaires du Comité international olympique concernant la Bosnie-Herzégovine et les Bosniens hôtes des seixièmes Jeux Olympiques d’hiver ayant eu lieu du 8 au 19 février 1984 à Sarajevo : « L’hospitalité des habitants de Sarajevo a remporté tous les suffrages et rien ne laissait présager alors le conflit tragique qui allait dévaster la ville quelques années plus tard » [8] .
A l’image de cet article, le Sarajevo de 1984 semblait ressembler au Sarajevo de 1904 décrit par Albert Bordeaux, à savoir une ville marquée par son caractère cosmopolite, multiculturel, multiethnique, multiconfessionnel. Ces deux images journalistiques harmonieuses ont malheureusement été rattrapées par les foudres de l’histoire ayant toujours mis un frein au développement réel d’une nation bosnienne unie.

A l’heure actuelle, la Bosnie-Herzégovine, pays européen par son histoire, sa géographie et sa culture, se situe dans un processus politique devant la mener à terme à intégrer l’Union européenne, processus intégrateur dont les interlocuteurs (dirigeants, rôle des médias quant à la compréhension des enjeux de l’intégration [9]) sont d’ailleurs très nombreux dans une société bosnienne perplexe quant au remède « Union européenne » dans un pays dont l’instabilité est corrélative au manque de confiance en l’Etat et à l’absence d’une identité commune (nation bosnienne) due à une réalité encore largement tribale et communautarisée (fracture ethnico-religieuse) de la société bosnienne [10].

En effet, la Bosnie-Herzégovine fait partie intégrante du processus de stabilisation et d’association [11] de l’Union européenne et des Balkans occidentaux confirmé lors du Conseil européen de Thessalonique de juin 2003 et, dont l’esprit inscrit dans son Agenda, a pour vocation de renforcer la stabilité [12] et la sécurité dans les pays des Balkans par la réconciliation des populations et le rapprochement des pays des Balkans de l’Union européenne pour l’adhésion. L’Agenda de Thessalonique de 2003 a posé la perspective européenne des Balkans et a notamment posé les conditions de ce partenariat (pour la Bosnie-Herzégovine : réforme de l’administration, de la justice et, unification de l’espace économique), véritable instrument de pré-adhésion [13] .

Néanmoins, et malgré le démarrage officiel du processus de pré-adhésion en 2005 (Accord de Stabilisation et d’Association) entre la Bosnie-Herzégovine et l’Union européenne, le chemin semble encore long et périlleux.

En effet, malgré les efforts de la communauté internationale et de l’Union européenne dans le soutien au redressement politique, économique et social du pays, l’économie du pays d’une part, et ses institutions d’autre part, sont encore très fortement dépendantes de l’aide internationale.

L’absence d’autonomie politico-économique du pays résulte principalement d’une part, du manque d’unité de la société bosnienne en quête d’une identité commune et difficile à réconcilier après les tristes épisodes de la guerre et de l’épuration ethnique (le massacre de Srebrenica et l’impunité dont bénéficient encore les commanditaires bosno-serbes Karadzic et Mladic ont laissé des traces profondes dans la mémoire bosniaque notamment), et d’autre part de l’ère de Dayton, encore d’actualité aujourd’hui, et ayant entériné la division politico-ethnique du pays par une partition en deux entités ethniquement pures à savoir la Fédération de Bosnie-Herzégovine majoritairement musulmane et la Republika Srpska ou République serbe de Bosnie majoritairement serbe.

L’Union européenne, dont la crise identitaire est criante (depuis notamment l’échec du projet politique européen avec les référendums manqués en France et aux Pays-Bas du printemps 2005 ainsi que l’angoisse d’une fuite en avant par des élargissements incontrôlés) et dont les Etats fondateurs ont tendance à se replier sur eux-mêmes depuis quelques années, se trouve donc face à un défi majeur pour son avenir à savoir que, tout en ne se fourvoyant pas elle-même, elle doit aider à la construction d’une nation faillie au cœur de l’Europe, afin de l’intégrer au jeu politique européen et ainsi, éviter une marginalisation dont les conséquences pourraient être le retour du cycle meurtrier de la guerre et de la balkanisation.
En effet, la période d’incertitude que traverse l’Union européenne depuis mai 2005 comporte un risque pour l’Union elle-même vis-à-vis de la Bosnie-Herzégovine ( et des Balkans Occidentaux dans leur globalité) en ce qu’elle a ouvert une ère de baisse de détermination [14] quant aux futurs élargissements de l’Union, et donc de l’aide aux pays des Balkans (Jacques Chirac a notamment posé le principe de référendum quant aux nouveaux adhérents et la question de la « capacité d’absorption » de l’Union), et d’impasse politique (maintien du système de gestion assez inefficace du Traité de Nice) pouvant déboucher sur une perte de crédibilité dans la région, une résurgence des discours nationalistes unilatéraux et anti-occidentaux et un frein réel dans la volonté de réformer le pays. Comme le rappelle certains experts européens : « En somme, une Union européenne à l’avenir contingent pourrait rendre en Bosnie-Herzégovine, la stabilisation plus laborieuse et le futur incertain ».

En résumé, la crise européenne actuelle ne doit pas déboucher sur un frein à la stabilisation de la Bosnie-Herzégovine et de la région toute entière.


[1] Albert Bordeaux « La Bosnie populaire » Editions Plon-Nourrit, 1904.
[2]« Sarajevo 1904 avant l’apocalypse » Valeurs actuelles 19 juillet 1993.
[3] On entend ici par « bosnien », tout ce qui a trait à l’ensemble de la Bosnie-Herzégovine alors que l’on entend par « bosniaque » tout ce qui a trait aux musulmans, nationalité musulmane, n’impliquant pas obligatoirement de religion musulmane, c’est-à-dire dans un sens plus politico-culturel ; Gilles Dutertre «Histoire contemporaine de la Bosnie-Herzégovine » www.colisee.org
[4] La Triple Entente regroupant la France, la Russie et la Grande Bretagne (alliance issue du Traité d’Alliance franco-russe de 1892-93, de l’Entente cordiale franco-britannique de 1894, et du traité russo-britannique de 1907) et, la Triplice regroupant l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie (alliance issue de la Duplice de 1879 entre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie puis de la Triplice de 1882/1887 entre les trois pays) cf »Chronique du XXème siècle » Editions Chronique 1993 p.181
[5] Jacques Rupnik « De Sarajevo à Sarajevo, l’échec yougoslave » Editions complexe, 1992.
[6] Bernard-Henri Lévy et Alain Ferrari, Bosna !, film documentaire écrit par Bernard-Henri Lévy et Gilles Hertzog, CANAL + Video, 1994.
[7] Amer Obradovic, A Sarajevo, chaque quartier a son manuel d’histoire, Courrier International n°778, 29 septembre-5 octobre 2005.
[8] www.olympic.org
[9] Il est notable que les médias tiennent un place de relais vis-à-vis d’une opinion publique encore perplexe quant à l’intégration européenne (rôle actif souligné par la Commission européenne) et, de plus, les autorités politiques centrales sont déjà très impliquées dans la préparation des négociations d’adhésion à travers notamment la création d’une agence pour l’intégration européenne (sous autorité directe de la Présidence du Conseil des ministres de l’Etat central) et d’une commission pour l’intégration européenne du Parlement central ; cf Hubert HAENEL et Didier BOULAUD La Bosnie-Herzégovine : dix ans après Dayton, un nouveau chantier de l’Union européenne, rapport d’information n°367, fait au nom de la délégation pour l’Union européenne du Sénat et déposé le 3 juin 2005.
[10] Dans le courrier des pays de l’Est, Michel ROUX explique que l’incapacité de la Bosnie-Herzégovine à parvenir à la stabilité « renvoie au déficit de confiance dans l’Etat et à l’absence d’identité commune dont la construction [...] implique à la fois l’abandon des normes tribales d’organisation et de fonctionnement politiques et le respect de chaque identité ethnico-religieuse », cf Michel ROUX, « Bosnie-Herzégovine 2004-2005, une vie politique chaotique », le courrier des pays de l’Est n°1050, juillet-août 2005.
[11] Processus de stabilisation et d’association étant le cadre de la politique européenne pour les pays des Balkans Occidentaux et dont les bases furent jetées par une communication de la Commission européenne de mai 1999 et officialisé lors du Sommet de Zagreb de novembre 2000. Ce processus soutient les pays de la région dans leur développement et leur préparation à l’adhésion au sein de l’Union européenne par la combinaison d’accords de stabilisation et d’association avec chaque pays concerné, des mesures commerciales autonomes et une aide financière substantielle.
[12] Relativement à ceci, il est notable de signifier le Pacte de stabilité pour l’Europe du sud-est conclu lors du sommet européen de Cologne du 10 juin 1999, projet visant à la stabilisation de la région des Balkans par le biais de trois domaines d’action : la démocratisation, la restructuration économique et la sécurité. A partir de ces objectifs, le Pacte de Stabilité et la Déclaration du Sommet de Sarajevo de juillet 2000 prévoient à terme une intégration des pays des Balkans dans les structures euro-atlantiques (OTAN et Union européenne).
[13] Perspective européenne des Balkans et donc de la Bosnie-Herzégovine rappelée dernièrement lors de la Déclaration de Salzbourg de mars 2006 et lors du Conseil européen de Vienne de juin 2006 (« Conclusions du sommet européen de juin 2006 » in www.europa.eu.int point 56).
[14] Michel Roux voir supra.

Bosnie : l’Union européenne tape du poing sur la table


La présentation du rapport de suivi de l’Union européenne sur la Bosnie-Herzégovine a été l’occasion pour les dirigeants européens de rappeler fermement au pays ses engagements politiques et économiques en vue de l’adhésion. L’UE pose les principes d’une « nouvelle stratégie » en Bosnie.
Préoccupée par une crise politique politique apparemment permanente, l’Union européenne a lancé une série de mesures destinées à ramener la Bosnie en difficulté sur le chemin européen.
L’Union européenne (UE) a présenté aux dirigeants bosniens un rapport de suivi plutôt catastrophique et a envoyé séparément une lettre exprimant ses « fortes préoccupations » au sujet des développements dans le pays. Les principaux responsables de l’UE ont également préparé un projet de nouvelle stratégie pour la Bosnie.
« Ce dont nous avons été témoins au cours des derniers mois en Bosnie-Herzégovine n’est pas compatible avec les valeurs européennes », a déclaré mercredi aux journalistes Dimitris Kourkoulas, le chef de la mission de l’UE en Bosnie-Herzégovine, après avoir présenté le rapport de suivi au gouvernement de Bosnie. « La situation actuelle risque malheureusement non seulement de retarder, mais également de menacer votre avenir européen. »
Le rapport de suivi a relevé que peu ou pas de progrès ont été accomplis dans le pays depuis le 16 juin, date de la signature de l’Accord de stabilisation et d’association (ASA) avec l’UE, qui avait été salué comme le premier pas concret de la Bosnie sur le chemin de l’Europe.
Jusqu’ici, les dirigeants bosniens n’ont fait que peu de commentaires publics sur le rapport. Le Premier ministre Nikola Spirić a dit qu’il allait d’abord « lire le rapport en détail ».
En plus du rapport, l’UE a envoyé une lettre aux dirigeants Bosniens, leur demandant de débloquer les principales réformes politiques et économiques, pour montrer qu’ils sont intéressés et prêts pour une adhésion à l’UE.
« Nous sommes très préoccupés par le climat politique créé par vos responsables à tous les niveaux : encourager les peurs et les divisions au lieu de chercher à rassembler va à l’encontre du projet européen », précise une lettre envoyée par la présidence française de l’UE, au nom d’Olli Rehn, le Commissaire à l’Élargissement, et de Javier Solana, le chef de la diplomatie européenne.
En plus de la lettre, Olli Rehn et Javier Solana ont également préparé une « nouvelle stratégie » pour la Bosnie, dont le but est de mettre fin à deux années de blocage politique et de remettre le pays sur le chemin de l’Europe. Les ministres européens des Affaires étrangères sont amenés à examiner, et probablement à approuver cette stratégie le 11 novembre.
« Un manque de consensus sur les réformes principales, une rhétorique enflammée et des visions dissonantes de l’État ont une fois de plus freiné les réformes », juge le rapport en sept points, qui soutient que « le statu quo est invivable, mais que rien ne changera tant que la communauté internationale ne changera pas les paramètres de sa présence et de son approche ».
Les élections locales du 5 octobre dernier ont conduit à un regain de rhétorique nationaliste belliqueuse de la part des partis politiques représentant tous les groupes etnhiques.

Source: Le Courrier des Balkans (URL:http://balkans.courriers.info/article11590.html)
BIRN
TRADUIT PAR MARION MICHELIN
Publié dans la presse : 6 novembre 2008
Mise en ligne : jeudi 6 novembre 2008