Friday, 6 February 2009

Redécoupage de la Bosnie-Herzégovine : quelles seraient les quatre futures régions ?

Newropeans Magazine - 29 janvier 2009 (mise à jour: 6 février 2009)

Les réactions fusent depuis que, lundi 26 janvier, les dirigeants des principaux partis - Sulejman Tihić (SDA), Milorad Dodik (SNSD) et Dragan Čović (HDZ) - ont convenu à Banja Luka d’un partage du pays en quatre « régions » autonomes. Les détails de l’accord ne sont toujours pas connus, mais Oslobodjenje évoque ce que pourraient être ces régions, au tracé surprenant : ainsi, la région de Bihać, très majoritairement bosniaque, serait réunie à Banja Luka, la capitale de la Republika Srpska...

À peine leur conférence de presse achevée, les trois dirigeants ont chacun donné des interprétations très différentes de l’accord. Le trio va se retrouver à Mostar le 23 février pour la suite des discussions. Oslobođenje a eu accès à un document qui pourrait constituer une base de départ pour Sulejman Tihić, pour négocier la partition du pays en quatre régions.

L’opposition, mais également les cinq autres partis membres du gouvernement, ont fortement critiqué l’accord signé à Banja Luka, chacun à leur manière : le Parti démocratique serbe (SDS) accuse Milorad Dodik d’avoir donné son accord pour la partition du pays en quatre régions et d’avoir ainsi mis en péril les Accords de Dayton, qui garantissent l’existence de la Republika Srpska.

Les partis croates, signataires de la déclaration de Kreševo, critiquent de leur côté Dragan Čović pour n’avoir pas remis en question la souveraineté de la Republika Srpska, laissant ainsi aux Croates les « miettes du gâteau fédéral ».

Des critiques similaires, ou plus radicales encore, sont formulées à l’encontre de Sulejman Tihić, certains allant même jusqu’à l’accuser de « haute trahison ».

Que sait donc Sulejman Tihić ?

Dans une émission télévisée, le 26 janvier au soir, lors son affrontement avec le dirigeant du Parti pour la Bosnie-Herzégovine (SBiH), Haris Silajdžić - parti avec lequel le SDA est en coalition - Sulejman Tihić s’est comporté comme s’il connaissait des aspects de l’accord qu’il ne souhaitait pas dévoiler. « Ne réagis pas comme ça, tu ne sais pas ce que nous avons convenu », a-t-il répondu aux accusations de Haris Siljadžić.

L’émission s’était terminée sur un semblant de soutien de Haris Silajdžić au projet, mais à la condition que la nouvelle organisation territoriale porte sur l’ensemble du pays et que les régions ainsi créées ne prennent pas en compte les frontières des deux entités.

Les détails de la rencontre de Banja Luka ne sont toujours pas connus. Cependant, nous avons eu accès à des documents secrets datant de 2002, quand Alija Izetbegović était encore à la tête du SDA. Ce document s’intitule : « Bosnie-Herzégovine : un État composé de régions multiethniques – document de travail ». Selon nos sources, ce document devrait constituer la base de travail de Sulejman Tihić lors de la prochaine rencontre des trois dirigeants, prévue à Mostar le 23 février.

Ce document commence par un bref rapport sur l’organisation du pays, suivi d’une proposition de trois variantes qui, selon des experts du SDA, pourraient être des solutions pour la Bosnie-Herzégovine : le pays se composerait de quatre, sept ou dix régions. Nous n’allons pas citer les deux autres variantes évoquées dans ce document, puisque la première d’entre elles correspond aux déclarations de Sulejman Tihić à l’issue de la rencontre de Banja Luka : Mostar, Sarajevo, Banja Luka et Tuzla deviendraient les centres des quatre futures régions.

Les auteurs du document soulignaient que dans chacune de ces quatre régions, aucun groupe ethnique n’a de majorité absolue. Malheureusement, ce document prend en compte des données démographiques datant de 1990.

Selon ce document, la région de Banja Luka s’étendrait depuis Bihac, à l’ouest, plus précisément depuis Velika Kladuša, jusqu’à Srbac au nord. La frontière sud irait de la municipalité de Bosansko Grahovo jusqu’à Glamoč, en passant par Gornji Vakuf et Kupres, tandis que Jajce marquerait la frontière sud-est.

De Derventa à Bijeljina s’étendrait la frontière nord de la région de Tuzla, la frontière sud correspondant à une ligne ouest-est qui traverserait les villes de Teslić, Banovići, Lukavac, Maglaj, Kladanj, Vlasenica et Srebrenica. La ville de Doboj serait également incluse dans cette région.

La région de Sarajevo irait de Travnik au nord-ouest en passant par Novi Travnik, Vitez, Žepče, Kreševo, Fojnica jusqu’à Sarajevo, et inclurait également au sud-est les villes de Foča, Rudo, Višegrad et Čajniče.

La frontière de la région de Mostar passerait par Livno, Tomislavgrad, Prozor et Konjic à l’extrême est, soit la frontière historique entre l’Herzégovine et la Bosnie (au niveau de la commune de Ivan Sedlo, où passe la ligne de partage des eaux entre l’Adriatique et la Mer Noire). Cette région comprendrait aussi toutes les municipalités de l’est de l’Herzégovine – Gacko, Bileća, Nevesinje et Trebinje.

GIF - 25.8 ko
La composition ethnique de Bosnie-Herzégovine avant la guerre

Ce document pourrait être une base de départ, ou du moins représenter les exigences maximales avec lesquelles Sulejman Tihić compte se rendre à la réunion de Mostar.

On peut facilement remarquer tous les avantages et tous les inconvénients de cette proposition. Elle s’appuie ainsi sur des critères historiques, économiques, géographiques concrets et sur des identités régionales.

Mais la réalité sur le terrain et les équilibres démographiques actuels ne correspondent plus du tout à ceux de l’époque où le document a été conçu. Par exemple, la région de Banja Luka ne compte plus que 13.000 Croates, contre 120.000 avant la guerre.

Milorad Dodik, même s’il « obtient » Bihać et d’autres municipalités de la région de Krajina, y compris Grahovo et Drvar - des villes en majorité serbes – n’admettra pas sûrement pas ce nouveau partage territorial, surtout s’il doit céder en contrepartie des municipalités moins développées de Bosnie orientale. Qu’en sera-t-il de villes comme Doboj, Derventa ou Trebinje ?

Que souhaite Dragan Čović ?

Dragan Čović pourrait céder une partie de l’Herzégovine, comptant cependant sur quelques municipalités de Bosnie centrale telles que Bugojno ou Kiseljak. Pour cela, il essaiera de s’entendre avec Milorad Dodik et cherchera à introduire le principe de la discontinuité territoriale, incluant ainsi les « poches croates » d’Orašje à Kiseljak dans une même unité territoriale.

Bien entendu, on peut s’attendre à une résistance de la part des Bosniaques, notamment dans la région de Bihać, qui se retrouverait sous la tutelle de Banja Luka.

Les conflits politiques entre les différents camps pourraient entraîner un soulèvement des populations. Toutefois, il est trop tôt, et probablement inutile d’en parler, car il y a peu de chances que Dragan Čović, et surtout Milorad Dodik, acceptent un tel découpage de la Bosnie-Herzégovine. En outre, même s’ils se mettaient secrètement d’accord, les trois dirigeants survivraient difficilement aux attaques venant de leurs oppositions respectives.

D’un autre côté, en supposant que Sulejman Tihić accepte la division ethnique de la Fédération, il n’aurait pas le soutien des membres de son propre parti et encore moins celui du Parti pour la Bosnie-Herzégovine, (SBiH) de Haris Silajdžić, du Parti social-démocrate (SDP) de Zlatko Lagumdžija, et du Parti patriotique de Bosnie-Herzégovine (BPS) de Sefer Halilović, partis auxquels le SDA est associé dans plusieurs coalitions.

Une principale question demeure : qui va céder quoi dans cette joute entre les trois dirigeants ? La Bosnie-Herzégovine risque encore de rester bloquée dans une position de statu quo, en attendant que le trio se mette d’accord.

Traduit par Eléonore Loué-Feichter - Courrier des Balkans

Source: Newropeans Magazine avec Oslobođenje (http://www.oslobodjenje.ba/) et Courrier des Balkans
URL: http://www.newropeans-magazine.org/content/view/8905/259/

0 comments: